La conservation de la biodiversité est aujourd’hui l’une des priorités de la gestion forestière
Interview de Sébastien Laguet, spécialiste de l’avifaune de montagne et des petits mammifères
Forestier écologue, Sébastien Laguet est un spécialiste reconnu de l’avifaune de montagne et des petits mammifères. Ardent défenseur d’une gestion forestière qui favorise la biodiversité, il contribue à faire évoluer les pratiques en s’appuyant sur deux précieux outils de formation de la forêt communale savoyarde de La Motte–Servolex : le marteloscope et l’îloscope.
La gestion forestière est-elle pour vous un métier ou une vocation ?
Adolescent, je voulais devenir archéologue façon Indiana Jones, puis j’ai rêvé d’explorer les fonds sous-marins comme le commandant Cousteau ! Finalement, j’ai suivi des études de technicien agricole spécialisé en gestion forestière. Diplômes en poche, j’ai réussi le concours d’entrée à l’Office national des forêts (ONF), où je travaille depuis 30 ans. Parler de vocation ne serait donc pas exact, mais ce qui est sûr, c’est que mon métier est devenu, au fil des ans, une vraie passion !
D’où vient votre intérêt pour la faune forestière ?
Après quelques années au sein de l’ONF en tant que technicien forestier territorial (autrefois appelé garde forestier), j’ai eu l’occasion de rejoindre le réseau national ONF Cigogne noire. À partir de là, mon approche a changé : j’ai pris conscience de l’importance du monde dans lequel vivaient les arbres et de la nécessité de considérer le vivant de manière plus globale. J’ai ensuite participé à la construction du réseau Avifaune qui est l’un des six réseaux de forestiers naturalistes créés par l’ONF en 2004. J’ai également rejoint celui des mammifères, ce qui m’a poussé à reprendre des études universitaires et à réaliser un travail de recherche sur l’écureuil roux en montagne. Dans le cadre de la surveillance de la biodiversité forestière qu’assure l’ONF, j’anime deux programmes de suivi scientifique : l’un sur les petites chouettes de montagnes et l’autre sur les micromammifères.
Les vieux bois et les bois morts sont aussi des sujets qui vous passionnent…
Les peuplements forestiers matures et les arbres morts en décomposition sont essentiels à la conservation de la biodiversité, car ils sont favorables à de nombreuses espèces qui s’y abritent et s’y nourrissent (champignons, mousses, lichens, insectes, oiseaux, chauves-souris). Aujourd’hui, on met en place des îlots de vieillissement, où le cycle d’exploitation des arbres est allongé, et des îlots de sénescence, où les arbres sont laissés en libre évolution. Le suivi de telles parcelles sur le temps long est très enrichissant et permet de faire évoluer les pratiques sylvicoles.
Présentez-nous le marteloscope de La Motte-Servolex
C’est un dispositif pédagogique qui permet de s’exercer au martelage, c’est-à-dire le marquage des arbres à couper. Il s’agit donc d’une zone de 1,25 hectare dans laquelle tous les arbres sont numérotés, décrits et localisés sur un plan. Les participants (étudiants, professionnels et naturalistes) parcourent la parcelle et décident des arbres à marteler. L’objectif est de faire des choix qui prennent en compte les différentes contraintes : la sécurité des personnes, la biodiversité, le respect du patrimoine paysager, les besoins de la filière bois et les exigences économiques. Hormis certains cas, la sélection des arbres à prélever est un exercice complexe et il n’y a pas une seule manière d’y répondre. Lorsqu’un groupe vient, les participants prennent conscience de l’ensemble des enjeux de la gestion forestière multifonctionnelle et de la difficulté de concilier des injonctions multiples. Le marteloscope est également un excellent outil de sensibilisation du grand public, car il permet de découvrir la filière forêt-bois de façon concrète et ludique.
Dans cette même forêt, a été installé en 2013 le premier îloscope de France. De quoi s’agit-il ?
C’est une zone de la forêt située au col de l’Épine à presque 1000 mètres d’altitude, elle couvre 220 hectares de futaie irrégulière. Comme le marteloscope, l’îloscope a une visée pédagogique. Nous nous y entraînons à une gestion forestière favorisant les continuités écologiques grâce à des zones de protection pertinentes. Les participants y proposent un scénario d’agencement des îlots de sénescence qui sont des espaces mis sous cloche où l’on ne fait plus aucune intervention : ni prélèvement ni aménagement touristique.
Plus de dix ans après l’installation de ces deux dispositifs, quel bilan peut-on dresser ?
Le bilan est positif, car la mise sous cloche améliore la mosaïque d’habitats et renforce la biodiversité du massif forestier. Il est aussi très bénéfique à tous ceux qui prennent part aux ateliers de formation. Qu’elles se déroulent au marteloscope ou à l’îloscope, ces sessions ne donnent pas de « recette miracle », mais elles poussent à réfléchir collectivement et contribuent à faire progresser les pratiques des forestiers. Compte tenu des défis auxquels la forêt doit faire face, il est vital de repenser les méthodes de gestion du siècle passé, et cela passe nécessairement par la formation !