Forêts de falaise

Quand la nature s’accroche à la pierre

Élément de paysage souvent remarquable, la forêt de falaise forme un écosystème peu décrit. Elle recèle une biodiversité typique, favorisée par des conditions pour le moins abruptes. Un exemple fascinant d’adaptation du vivant. 

La vie sauvage ne craint pas le vertige des falaises. Au contraire, c’est dans la verticalité des parois rocheuses et leurs abords immédiats qu’elle s’est établie à demeure, ou presque, profitant d’une géologie à la fois âpre et protectrice.  

Une foule d’espèces végétales

Ce n’était pas gagné. Dans les escarpements, le sol est très mince, fragmenté, parfois même absent. Il se dérobe facilement sous l’effet de courants d’air souvent tourbillonnants ou d’une sécheresse accentuée par l’exposition. C’est aussi un milieu instable, soumis à de fréquentes chutes de pierres ou d’arbres. Pourtant, ni les amplitudes thermiques ni les ruissellements accélérés par les pentes abruptes n’ont découragé l’installation d’une foule d’organismes : mousses, fougères, lichens et autres plantes à fleurs rupicoles, c’est-à-dire inféodées aux espaces minéraux. Tous nés de graines de hasard semées par le vent et les déjections animales.   

Chêne qui s'est développé entre deux gros pitons - Bois de Païolive - Ardèche © Histoires de forêts

Abri de choix pour les oiseaux

Évidemment, fissures et interstices des parois rocheuses offrent des recoins fertiles : c’est dans ces microréservoirs d’humidité et de matière organique que les plantes ont pris pied. Spectacle garanti : les arbres s’y cramponnent, cherchant leur équilibre dans des contorsions parfois très surprenantes. Leurs racines se mettent à nu et s’étirent en longs mouvements pour aller puiser les éléments nutritifs dans les moindres crevasses. Des anfractuosités creusées par l’érosion assurent aussi un gîte de choix aux chauves-souris et aux oiseaux rupicoles tels que l’hirondelle de rochers, le faucon pèlerin et le hibou grand-duc.  

 

Chêne dont le tronc a germé en profondeur et qui a rampé vers la lumière - Bois de Païolive - Ardèche © Histoires de forêts

Un écosystème complexe

«Surtout si l’on tient compte du boisement qui coiffe le sommet de la paroi et des éboulis accumulés à ses pieds, la forêt de falaise se révèle un milieu naturel passionnant à étudier», confirme Annik Schnitzler, professeure honoraire de l’Université de Lorraine, spécialiste de l’écologie forestière. Sur le plateau qui domine la falaise, le substrat rocheux réduit les possibilités d’emplacement pour les arbres et cette position précaire ne convient pas à toutes les essences : premier arrivé, premier servi! Jusqu’à la prochaine tempête… Poussés dans le vide par les effondrements ou l’érosion progressive, rochers et arbres morts constituent à sa base une autre réserve de vie, où folâtrent la martre des pins, l’hermine et autres micromammifères. 

Hêtre déporté par son poids dans le vide, et ne tenant plus que par ses racines qui s’enfoncent profondément dans les fissures de grès © Histoires de forêts

Vestiges vivants d’une nature contrainte

Soumises à des conditions extrêmes, les forêts de falaise se développent sur des terrains défavorables à la plupart des activités humaines. À l’écart des tronçonneuses, ces communautés forestières associant buis, érable de Montpellier, chêne sessile ou tilleul à grandes feuilles par exemple, recèlent des sujets parmi les plus vieux de France. Souvent déformés par les vicissitudes climatiques et la pauvreté du sol, ils n’en restent pas moins les vestiges vivants d’une nature aussi contrainte et tourmentée qu’intacte. À admirer en particulier dans les massifs préalpins de la Chartreuse et du Vercors, mais également dans le Jura, les Vosges et les gorges calcaires du Sud-Est de la France. 

Falaise de granite colonisée par l’épicéa - Massif des Hautes-Vosges (Haut-Rhin) © Arnaud Folzer